11/10/2013

Mon texte "Le rêve" pour la Fureur de lire 2013

Merci à La Direction Générale des Lettres et du Livre Féd. Wallonie-Bruxelles qui publie mon "rêve"(Fureur de lire 2013)

2 octobre 2013, 21:27
 

 

 

Le rêve

Joseph Ndwaniye

 

Cette année-là, l’hiver s’était montré particulièrement rude. Alors que le printemps commençait à pointer le bout de son nez, Bruxelles se réveilla sous une tempête de neige. Je regrettais mon pays natal, sous les tropiques africains. Je m’efforçais de ne pas y penser mais l’envie de repartir au pays revenait chaque fois au galop. Mes racines que je croyais rompues depuis tant d’années passées en Europe s’invitèrent dans mes pensées, comme si elles s’étaient mises à repousser par magie.

La soirée fut morose, un peu comme le temps,bousculée par cette prise de conscience soudaine que je n’étais plus retourné sur les terres de mes ancêtres depuis vingt-cinq ans. J’étais parvenu à me fondre dans le moule et à occulter les questions relatives àmon passé. Je me contentais d’être celui que j’étaisdevenu, un mari et un père heureux. Peu à peu les visages de ceux que j’avais laissés au pays s’étaient estompés en même temps que les souvenirs de mon enfance.

Je me couchai avec des idées sombres. Ni lamusique, ni la lecture qui d’ordinaire m’incitaient à dormir n’y firent rien. Les minutes s’égrenèrent dans ma tête, indéfiniment, jusqu’à ce que le sommeil m’emporte sur la colline de mon enfance, dans un rêve qui remontait le temps. C’était il y a quarante-cinq ans : avant le crépuscule, mon grand-père me prenait par la main et me conduisait au sommet denotre colline. La lumière du soleil qui avait brûlé toute la journée s’était assagie et laissait admirer
les monts qui se succédaient jusqu’à se confondre avec le ciel. Les oiseaux assommés par la canicule
se reposaient dans les arbres, silencieux. On entendait le son de la rivière en décrue qui coulait paresseusement. Mon grand-père pointait son doigt vers l’horizon, comme si le monde s’arrêtait au bout de notre regard. Il me confia d’une voix grave qu’il y a très longtemps de nombreux hommes avaient été déracinés de leur terre vers une destination inconnue.Il s’inquiétait du sort qui leur avait été réservé et regrettait de n’avoir pas été de cette époque lointaine pour participer à leur résistance. Vois-tu mon petit-fils, ajouta-t-il, leur ombre plane toujours ici, mais j’ai peur qu’ils ne sachent plus où ils ont laissé leur nom. De notre famille, c’est toi qui iras à l’école. Tu apprendras dans les livres où on les a conduits et ce qu’ils sont devenus. Il faudra ensuite que tu partes à la recherche de leur descendance. Je sais que tu en as la force. L’essentiel est en toi mais tu dois le découvrir toi-même.

Je compris que sa parole était un testament très lourd à porter. De peur de décevoir mon aïeul dont
la parole était sans réplique, je lui promis d’essayer.L’impossible n’était jamais un argument valable pour lui.

À l’école, j’appris que ce qui s’était passé s’appelait l’esclavage.

Bien des années plus tard, je fis des recherches sur les différentes destinations des esclaves; l’une d’elles m’intéressa particulièrement, celle qui les avait conduits à une mine d’argent dans un pays d’Amériquedu Sud, après des mois passés dans des bateaux bondés. L’idée d’aller sur leurs traces ne me quitta plus. J’étais comme un volcan. Il y avait en moi une sorte d’urgence. Je pris l’avion.

Pendant des heures on survola des pays, des continents et des mers. J’étais angoissé de ne pas savoir exactement ce que j’attendais de ce voyage.Je me demandais s’il était raisonnable d’aller retrouver ceux pour qui l’Afrique pouvait signifier une terre d’abandon. Que représentait encore pour eux
ce continent si éloigné ? Qu’avions-nous encore encommun à part la pigmentation de la peau ?

C’était le mois de décembre, le plein été là-bas.
De vastes paysages recouverts de vignes étaient encerclés de montagnes sèches. Je pensai que c’était là, mon autre Afrique. Non. Ce n’était pas l’Afrique,sans manioc ni plantains... D’ailleurs dans cette vallée qui se vantait d’être la plus belle du pays, je ne croisai aucun visage qui me rappelait mes propres origines.La nuit tombée, je déambulai dans la ville. Malgré la gentillesse des gens rencontrés au détour d’une rue ou dans un bar, je n’eus à aucun moment l’impression de me voir dans un miroir. J’essayais de ne pas perdre pied au milieu de cette ville inconnue. Il était temps que je continue vers le nord avant que la déception ne me submerge. Prochaine étape : une ville minièreperchée à plus de 4000 mètres sur une montagne appelée jadis « la montagne riche » grâce à l’argentqu’on y ramassait à la pelle.

Je réservai une place dans un bus qui faisaitle trajet pendant la nuit.

À l’aube, alors que nous approchions de la destination, une vieille dame assise à ma gauche,près de la fenêtre, et que je croyais endormie se redressa sur son fauteuil et me tint par le bras.
Elle me demanda d’où je venais et j’en profitai pour lui expliquer les raisons de mon voyage. Elle se mit à me parler de l’arrivée des Africains il y a des centainesd’années pour travailler dans la mine. Venus des
pays chauds, ils se heurtèrent à la rudesse du climat et à l’épreuve de l’altitude. À cela s’ajoutèrent
les conditions inhumaines de travail sous terre.
Ils creusèrent la montagne et récoltèrent l’argent qui irait enrichir les puissants du monde, ne laissant que des miettes à la population indigène. Les Africains périrent en masse sous cette montagne riche. On finit pourtant par les transporter dans une région au climat semblable à celui de leur pays d’origine. La vieille dame m’invita à m’y rendre : Las Yungas.

Je passai ma journée à errer dans la ville minière où, à mon grand étonnement, rien ni personne ne me fit penser à l’Afrique. Le seul accueil qui me frappa fut celui du froid glacial qui y régnait en ce mois d’été. Je compris qu’il était inutile de prolonger mon séjour.

Le soir même, je me rendis à la gare et pris le dernier bus où il restait encore de la place.
Le voyage du retour se passa sans encombre sauf qu’une crevaison au sommet d’une montagne en pleine nuit faillit nous envoyer dans un ravin quiavait déjà accueilli un certain nombre de victimes.Habité par la confiance que m’avait donnée la vieille dame, je dormis le reste du trajet. Je me réveillai dans la ville vinicole quittée la veille. Aussitôt jepris les renseignements sur la région où je devais me rendre. Cette fois, le trajet se faisait le jour.

Le bus démarra à 7 heures précises. Nous en avions pour 24h dans le meilleur des cas. À chaque arrêt,des femmes sortaient leurs casseroles de nourriture fumante. Sur les visages des enfants qui vendaient des sodas et des biscuits, je cherchais en vain le moindre indice d’une pigmentation africaine.

Les paysages montagneux défilaient lentement devant mes yeux. Par moments, le moteur du bus toussotait. Le jour se coucha, mais le voyage continua. Au milieu de la nuit, les premiers passagers débarquèrent, laissant la place aux nouveaux arrivants. Pour rompre la glace, certains voyageurs intrigués par mon silence depuis le départ me demandaient où j’allais. Je leur répondais simplement« Las Yungas ».

Au petit matin, nous avons atteint une grande ville située dans une cuvette. La neige recouvrait les sommets des montagnes qui l’encerclaient. Je crus un moment faire fausse route. Les Africains n’auraientpas fui le froid de la ville minière pour élire domiciledans ces terres enneigées. Le temps d’embarquer quelques passagers, nous avons continué notre route.Après la neige, ce fut le brouillard qui recouvrit les montagnes. Ensuite la pluie arrosa copieusement des cyclistes qui dévalaient notre route. Enfin le soleil surgit de nulle part pour dominer les montagnes àtravers lesquelles se faufilait la route.

Brusquement, je fus surpris par une piste quidonnait l’impression de se terminer dans le rocher
en face de nous. Mon voisin me murmura à l’oreille :c’est la route de la mort. Le chauffeur de notre busklaxonnait sans cesse pour avertir les conducteurs qui venaient dans le sens opposé. Manifestement
l’un de ceux-ci n’avait pas entendu son avertissement.Les deux bus étaient maintenant face à face avecl’impossibilité de se croiser. Qui allait reculer ?
Leurs palabres durèrent de longues minutes. Le détomba sur nous. Pris de panique, je demandai auchauffeur de me faire descendre avant qu’il n’effectuela manœuvre. Il me répondit sèchement qu’un
homme comme moi ne devait pas être si trouillard. Ceci déclencha l’hilarité des autres passagers qui eux étaient restés tranquillement assis sur leur siège.
Il recula jusqu’à l’endroit où les véhicules pouvaient se croiser. La seule fois où j’ouvris les yeux pendant
la manœuvre, je faillis m’évanouir. Je les refermaiaussitôt. Nous étions suspendus au dessus d’un précipice sans le moindre arbuste pour nous donner l’illusion d’amortir le choc en cas de chute.

Peu après midi, j’aperçus un panneau sur lequel un jeune noir vigoureux nous souhaitait la bienvenue dans sa ville, Coroico. À la descente du bus, je vis une vieille dame noire habillée en tenue traditionnelle

locale : un chapeau vissé sur la tête, un châle sur les épaules et une jupe à plis multicouche.
Je m’avançai vers elle comme si je retrouvais mapropre grand-mère. Elle me regarda d’un air étonné quand je lui expliquai d’où je venais et le but de mon voyage. Sous un ciel bleu intense et un soleil nu qui donnait des vertiges, elle me prit la main et m’invitaà l’accompagner dans sa famille. Avant d’entrer dans la cour de sa maison, elle me dit de sa petite voix tranchante : l’Afrique c’est loin pour nous, monfils. Je sentais qu’elle avait le cœur trop lourd pour évoquer ce continent. Elle me présenta son mari assis en patriarche sur une chaise. Il mâchouillait quelque chose dans sa joue gauche. D’un air grave, il écouta sans broncher mon récit jusqu’au bout.

Eh bien mon garçon, dit le vieil homme à la peau noire, merci d’être venu jusqu’ici. Nous avons passé notre vie à chercher les indices sur notre histoire dont nous portons l’empreinte sans y avoir accès.
En nous privant de notre terre, on n’a pas pu nous enlever notre esprit. Celui-ci a continué à donner vie à ce dont l’existence nous a privés, nos racines.Dans la nostalgie de nos origines, nous continuons à transmettre la culture africaine à nos enfants.

 

Je voyais une lueur sur son visage ridé et je sentais les larmes couler sur mes joues. La vieille dame quant à elle me regardait en silence.

Copyright : Joseph Ndwaniye (2013)

Graphisme : Françoise Hekkers – Direction Communication, Presse et Protocole Fédération Wallonie-Bruxelles

Editrice responsable : Martine Garsou – Service général des lettres et du livre Fédération Wallonie-Bruxelles
Bd Léopold II, 44- 1080 Bruxelles www.lettresetlivre.cfwb.be

Joseph Ndwaniye est né au Rwanda en 1962. Diplômé de l’École d’Assistants Médicaux de Kigali,
il a travaillé dans différents hôpitaux de son pays.
Il vit en Belgique depuis 1986 où il a obtenu les diplômes d’Assistant de Laboratoire, de Bachelier en Soins Infirmiers et de Master en Gestion Hospitalière. Il travaille actuellement, au sein des Cliniques Universitaires Saint-Luc de Bruxelles, dans un service pour patients traités par la greffe de moelle osseuse et de cellules souches. Son premier roman La promesse faite à ma soeur publié aux Impressions Nouvelles en 2007 a été finaliste du Prix des Cinq Continents de la Francophonie. En 2012 son deuxième roman Le muzungu mangeur d’hommes a été publié chez ADEN. Il travaille actuellement sur son troisième roman.

11:32 Écrit par Joseph NDWANIYE | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Bonjour, ce billet est tout simplement super. Ca part tout de suite dans les favoris.

Écrit par : assurance voiture devis | 15/09/2014

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