15/10/2013

Un très bon moment d'entretien avec Martha Beullens et Lorent Corbeel pour le magazine Indications

Joseph Ndwaniye, l’humble voyageur

 

Rencontré à l’occasion de la parution de la Promesse faite à ma sœur, son premier roman paru aux Impressions Nouvelles, Joseph Ndwaniye nous est revenu cette année avec le Muzungu mangeur d’hommes, grâce aux éditions Aden. Né au Rwanda en 1962, il est installé en Belgique depuis une trentaine d’années. S’il n’écrit que depuis peu, son écriture possède déjà la finesse et l’enthousiasme d’une vie riche d’autant de rencontres que de paysages magnifiques. Et lorsque la conversation commence, on y trouve immédiatement le même plaisir qu’offre la lecture de ses deux premiers excellents romans.

La Promesse faite à ma sœur, à travers l’histoire racontée et parce qu’il s’agissait d’un premier roman, suscitait la question de l’autofiction.
Le personnage principal me ressemble beaucoup, c’est vrai. Il a quitté son pays natal, le Rwanda, depuis plusieurs années et il a donc vécu le génocide de l’étranger. La première partie du livre raconte une enfance dans les collines. Une expérience vécue par beaucoup de Rwandais de mon âge, puisqu’à l’époque la plupart d’entre nous habitaient hors des villes. Nous partageons donc le même genre de relations familiales et un décor commun. Voilà pour la partie la plus autobiographique, ces collines que je connais très bien. Mais pour la suite du roman, qui commence par le retour au pays dix ans après la tragédie, j’ai laissé de côté ma propre histoire familiale pour mieux partager les sentiments du narrateur avec le plus de Rwandais possible. Cela rassemble des histoires de gens que je connais ou pas, mais je voulais que chacun puisse s’y retrouver. Au fond, je ne connais pas un romancier qui n’écrive pas sur lui-même. Ça nous permet de nourrir nos illusions, on ne sait pas toujours où commence la fiction et où finit la réalité. Mais ma vie n’est pas aussi riche que celle du personnage.

Cela dit, grâce à une écriture remarquable, on comprend tout de suite qu’on ne lit pas un témoignage.
Nous les Rwandais n’avons pas toujours la culture du roman. Ce pourrait être un reproche adressé aux colons belges, celui de ne pas nous avoir transmis cette culture-là : les colonies françaises ont eu ce bénéfice… On ne m’a jamais fait lire de livres et je n’ai pas eu de cours de littérature. Mais il faut dire qu’il n’y avait pas de bibliothèque dans l’école, donc tout cela relevait d’un domaine inaccessible.

Quel a été alors le premier contact avec la littérature ?
C’était à Kigali pendant mes études, grâce au centre culturel français. Il y avait une bibliothèque où j’ai pu lire, enfin !, des Bob Morane par exemple. Et puis en Belgique j’ai vraiment plongé, si j’ose dire, au point de devenir un lecteur boulimique.

Quel genre de livres lisiez-vous alors ?
Je lisais tout ce qui atterrissait dans mes mains, sans appréhension, je n’avais aucune culture de la littérature. D’ailleurs je n’ai jamais été attiré par un auteur parce qu’il était connu, reconnu ou un véritable classique : j’obéis au coup de cœur ! Mes classiques appartiennent à l’oralité, ce sont les histoires qui m’ont nourri depuis tout petit. Dès l’enfance, de mes cinq à mes treize ans, chez ma grand-mère, chacun devait raconter une histoire chaque soir, donc il fallait constamment se renouveler. J’en connaissais des tonnes — de tout : la vie d’un héros ou simplement d’une vache — et je ne les ai jamais oubliées. Je n’ai finalement jamais cessé de raconter, ce qui explique aussi peut-être que je n’écrive pas dans la douleur.
Je dirais que mon entrée en littérature ne s’est pas faite à travers des textes d’auteur mais par amour de la langue, de sa musique, de la voix de ces écrivains que j’entendais à la radio, grâce à leurs voix posées et magnifiques qui me faisaient penser qu’il fallait avoir fait des études pour être écrivain.

Quel a été le déclic de l’écriture ?
Ça part d’une anecdote mais qui est certainement plus que ça. En 2003, je suis retourné voir ma mère et ma fille aînée avait alors six ans. Elle était en première primaire et elle m’a demandé de noter dans un cahier tout ce que sa grand-mère racontait, voulant m’épargner de devoir tout lui raconter puisque désormais elle savait lire. Et je l’ai prise au mot ! La première nuit, j’ai noirci tout le petit cahier, littéralement pris par le jeu. À mon retour, j’avais six cent pages de cahier !
Je me suis alors retrouvé avec tout cela sur les bras, que j’ai très lentement, pendant des mois, retranscrit sur ordinateur. Un an après, un ami m’a parlé de quelqu’un qui connaissait très bien la littérature africaine. J’ai donc confié vingt-cinq pages à Jean-Pierre Jacquemin ! Quelques jours plus tard il m’a répondu pour me dire que c’était intéressant, mais qu’il y avait beaucoup de boulot, ce que j’ai pris pour un compliment. On s’est ensuite revu et il m’a aidé à transformer ces pages en un vrai manuscrit, à travailler mes phrases… C’est devenu pendant un an d’un amusement formidable, c’était comme un jeu qui consistait à trouver la belle phrase. J’ai retrouvé Jean-Pierre Jacquemin une fois ce long travail accompli.

Et le passage au roman ?
Ce que j’écrivais était trop personnel, je ne voulais pas d’un témoignage : les Rwandais qui se sont révélés en littérature à partir du génocide l’ont souvent vécu dans leur chair, et je ne voulais certainement pas me mettre à leur place, ce qui me permet d’introduire la fiction. Dès lors que je ne voulais pas persister dans le contexte du génocide, j’ai situé mon deuxième roman bien avant cette tragédie.

Le Muzungu mangeur d’hommes se situe dans les années 1970…
Mes romans ont une fin ouverte, on pourrait donc s’attendre à une suite à chaque fois. Mais j’ai l’impression que ça m’enlèverait quelque chose… Si suite il y a, il faudra attendre que les personnages vieillissent et mûrissent, une certaine distance. Ce n’est pas a priori quelque chose que j’envisage. Quand on écrit, on y met de soi, et cette période des années 1970, mon adolescence, a été une période très riche qui a beaucoup compté dans ma construction personnelle. Et puis c’est moins tragique que le génocide ! J’ai envie d’emmener les gens en voyage, de leur faire découvrir ces paysages, au Rwanda et ailleurs…
Bien entendu, le Rwanda est le pays que je connais le mieux, et c’est une façon pour moi de démarrer une histoire : je me rends compte de la beauté de ce pays quand j’y retourne. Voir les lacs, les collines, les îles magnifiques du lac Kivu… Lorsque l’on n’est jamais allé ailleurs, on ne se rend pas compte de cette beauté-là, elle est évidente.

Le personnage d’Arno permet d’exprimer cet émerveillement ?
En partie. C’est un livre qui parle d’un couple mais aussi de la rencontre avec la culture d’un autre dans sa complexité. J’ai emmené le personnage d’Arno dans un lieu riche d’histoire et de culture, et j’en profite pour me balader dans ces lieux magnifiques.

Certains passages du Muzungu sont proches du conte…
Oui, il y a des morts qui parlent, la nature parle, le lac parle : j’aime cet aspect fantastique, ce sont les contes qui m’ont nourri. À chaque fois qu’Arno découvre un peu plus la culture de l’autre, il y gagne un certain respect. J’ai une tendresse particulière pour cette dernière partie du roman qui relève en effet du conte.

L’écriture de ce deuxième roman semble avoir été très différente du premier ?
Oui, il était difficile de me distancier, dans la Promesse faite à ma sœur, de mon histoire familiale et du génocide. Lorsque tu as connu le Rwanda auparavant, tu ne peux pas y aller, même vingt ans plus tard, sans ressentir les absences et les changements induits par cette tragédie. Physiquement, le pays a changé, certaines habitations ont été détruites, parfois presque toutes les maisons d’un village. Là où on allait boire un verre, manger… Donc je ne pouvais pas ne pas parler de cette ambiance-là.
Mais après cette première étape, je peux me permettre d’aller explorer d’autres horizons, de manière plus détendue. Dans la fiction, je peux me lâcher, c’est plus intéressant. Maintenant j’écris principalement sur les rencontres entre différentes cultures, ce qui est moins tragique que le Rwanda de 1994 !

Mais ce fut une évidence de continuer à écrire ?
Oui, mais je dois dire que j’ai commencé à écrire plein de choses alors même que je me lançais dans la Promesse faite à ma sœur, et ce dans toutes les directions. Par exemple sur la Bolivie, un pays qui m’a beaucoup marqué aussi.

Est-ce un plaisir de rencontrer des lecteurs ?
Si je n’écris pas dans la douleur, c’est un avantage et un inconvénient. Je ne pense pas à ce que j’écris, je fonce, sans penser à la fin du chapitre ou de l’histoire, je ne pense pas du tout au lecteur. Je me raconte l’histoire à moi-même, et ensuite je dois travailler, réécrire en envisageant alors la lecture. Je peux donc écrire partout, dans un café et dans le bruit, mais pour structurer, relire, corriger, ça se fait dans l’isolement et le calme.
Ensuite le dialogue avec les lecteurs, c’est le bonheur : déjà toucher le livre comme un bébé, et puis le voir dans les mains d’un autre et qu’il soit lu, que les lecteurs du premier lisent le deuxième, les échanges lors des rencontres, y compris avec d’autres écrivains. C’est très riche et puis très gai aussi !

La littérature africaine francophone, ça existe ?
Que tu sois de Zanzibar ou de Bruxelles, tu écris et puis c’est tout. Mais bon, quand on est en Belgique, on est comme le Gabon pour les Parisiens : des provinciaux. Ce sont des querelles qui ne me concernent pas. L’espace des livres est restreint et doit être partagé par le plus grand nombre. Pourquoi placer les auteurs africains dans une collection spécifique comme cela se fait chez certains éditeurs ? Ça me gêne mais bon, les écrivains qui y sont publiés sont contents, j’imagine. Si j’écris sur la Moldavie, je ne vois pas pourquoi on irait m’éditer dans une collection africaine.

Le roman dévoile-t-il nécessairement une origine ?
Carrément ! On parle de ce qui nous a nourri. Je ne me vois pas situer un roman dans une région où je n’ai pas d’attaches sentimentales très fortes. Il faut qu’un endroit et ses gens me touchent, donc c’est là d’où je viens : du Rwanda, de l’hôpital où je travaille à Bruxelles, de mon quotidien, de la Bolivie qui m’a séduit, des gens que j’aime…

L’origine, n’est-ce pas aussi la langue maternelle ?
Je viens de participer à une rencontre autour du thème « écrire et penser en deux langues ». Chacun a sa relation avec le français et puis son autre langue. Pour moi, le kinyarwanda est resté la langue de tous les jours. Ma frustration première est que très peu de Rwandais me lisent. Il faut dire qu’on ne lit pas beaucoup là-bas. Il y a bien sûr un gros problème de distribution, une question d’argent, mais l’anglais est devenu la langue dominante au Rwanda, et le français se marginalise. Dorénavant, à chaque fois que j’y retourne, je collecte des contes que j’aimerais bien retranscrire en français. Je vais sur les collines et j’interroge les vieux. Quand j’entends leur éloquence, la force de leur langue, je doute quand même d’être capable de rendre cette puissance de la langue kinyarwanda, je ne me sens tellement pas à la hauteur de leur talent.

Propos recueillis par Martha Beullens et Lorent Corbeel

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16:04 Écrit par Joseph NDWANIYE | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

11/10/2013

Mon texte "Le rêve" pour la Fureur de lire 2013

Merci à La Direction Générale des Lettres et du Livre Féd. Wallonie-Bruxelles qui publie mon "rêve"(Fureur de lire 2013)

2 octobre 2013, 21:27
 

 

 

Le rêve

Joseph Ndwaniye

 

Cette année-là, l’hiver s’était montré particulièrement rude. Alors que le printemps commençait à pointer le bout de son nez, Bruxelles se réveilla sous une tempête de neige. Je regrettais mon pays natal, sous les tropiques africains. Je m’efforçais de ne pas y penser mais l’envie de repartir au pays revenait chaque fois au galop. Mes racines que je croyais rompues depuis tant d’années passées en Europe s’invitèrent dans mes pensées, comme si elles s’étaient mises à repousser par magie.

La soirée fut morose, un peu comme le temps,bousculée par cette prise de conscience soudaine que je n’étais plus retourné sur les terres de mes ancêtres depuis vingt-cinq ans. J’étais parvenu à me fondre dans le moule et à occulter les questions relatives àmon passé. Je me contentais d’être celui que j’étaisdevenu, un mari et un père heureux. Peu à peu les visages de ceux que j’avais laissés au pays s’étaient estompés en même temps que les souvenirs de mon enfance.

Je me couchai avec des idées sombres. Ni lamusique, ni la lecture qui d’ordinaire m’incitaient à dormir n’y firent rien. Les minutes s’égrenèrent dans ma tête, indéfiniment, jusqu’à ce que le sommeil m’emporte sur la colline de mon enfance, dans un rêve qui remontait le temps. C’était il y a quarante-cinq ans : avant le crépuscule, mon grand-père me prenait par la main et me conduisait au sommet denotre colline. La lumière du soleil qui avait brûlé toute la journée s’était assagie et laissait admirer
les monts qui se succédaient jusqu’à se confondre avec le ciel. Les oiseaux assommés par la canicule
se reposaient dans les arbres, silencieux. On entendait le son de la rivière en décrue qui coulait paresseusement. Mon grand-père pointait son doigt vers l’horizon, comme si le monde s’arrêtait au bout de notre regard. Il me confia d’une voix grave qu’il y a très longtemps de nombreux hommes avaient été déracinés de leur terre vers une destination inconnue.Il s’inquiétait du sort qui leur avait été réservé et regrettait de n’avoir pas été de cette époque lointaine pour participer à leur résistance. Vois-tu mon petit-fils, ajouta-t-il, leur ombre plane toujours ici, mais j’ai peur qu’ils ne sachent plus où ils ont laissé leur nom. De notre famille, c’est toi qui iras à l’école. Tu apprendras dans les livres où on les a conduits et ce qu’ils sont devenus. Il faudra ensuite que tu partes à la recherche de leur descendance. Je sais que tu en as la force. L’essentiel est en toi mais tu dois le découvrir toi-même.

Je compris que sa parole était un testament très lourd à porter. De peur de décevoir mon aïeul dont
la parole était sans réplique, je lui promis d’essayer.L’impossible n’était jamais un argument valable pour lui.

À l’école, j’appris que ce qui s’était passé s’appelait l’esclavage.

Bien des années plus tard, je fis des recherches sur les différentes destinations des esclaves; l’une d’elles m’intéressa particulièrement, celle qui les avait conduits à une mine d’argent dans un pays d’Amériquedu Sud, après des mois passés dans des bateaux bondés. L’idée d’aller sur leurs traces ne me quitta plus. J’étais comme un volcan. Il y avait en moi une sorte d’urgence. Je pris l’avion.

Pendant des heures on survola des pays, des continents et des mers. J’étais angoissé de ne pas savoir exactement ce que j’attendais de ce voyage.Je me demandais s’il était raisonnable d’aller retrouver ceux pour qui l’Afrique pouvait signifier une terre d’abandon. Que représentait encore pour eux
ce continent si éloigné ? Qu’avions-nous encore encommun à part la pigmentation de la peau ?

C’était le mois de décembre, le plein été là-bas.
De vastes paysages recouverts de vignes étaient encerclés de montagnes sèches. Je pensai que c’était là, mon autre Afrique. Non. Ce n’était pas l’Afrique,sans manioc ni plantains... D’ailleurs dans cette vallée qui se vantait d’être la plus belle du pays, je ne croisai aucun visage qui me rappelait mes propres origines.La nuit tombée, je déambulai dans la ville. Malgré la gentillesse des gens rencontrés au détour d’une rue ou dans un bar, je n’eus à aucun moment l’impression de me voir dans un miroir. J’essayais de ne pas perdre pied au milieu de cette ville inconnue. Il était temps que je continue vers le nord avant que la déception ne me submerge. Prochaine étape : une ville minièreperchée à plus de 4000 mètres sur une montagne appelée jadis « la montagne riche » grâce à l’argentqu’on y ramassait à la pelle.

Je réservai une place dans un bus qui faisaitle trajet pendant la nuit.

À l’aube, alors que nous approchions de la destination, une vieille dame assise à ma gauche,près de la fenêtre, et que je croyais endormie se redressa sur son fauteuil et me tint par le bras.
Elle me demanda d’où je venais et j’en profitai pour lui expliquer les raisons de mon voyage. Elle se mit à me parler de l’arrivée des Africains il y a des centainesd’années pour travailler dans la mine. Venus des
pays chauds, ils se heurtèrent à la rudesse du climat et à l’épreuve de l’altitude. À cela s’ajoutèrent
les conditions inhumaines de travail sous terre.
Ils creusèrent la montagne et récoltèrent l’argent qui irait enrichir les puissants du monde, ne laissant que des miettes à la population indigène. Les Africains périrent en masse sous cette montagne riche. On finit pourtant par les transporter dans une région au climat semblable à celui de leur pays d’origine. La vieille dame m’invita à m’y rendre : Las Yungas.

Je passai ma journée à errer dans la ville minière où, à mon grand étonnement, rien ni personne ne me fit penser à l’Afrique. Le seul accueil qui me frappa fut celui du froid glacial qui y régnait en ce mois d’été. Je compris qu’il était inutile de prolonger mon séjour.

Le soir même, je me rendis à la gare et pris le dernier bus où il restait encore de la place.
Le voyage du retour se passa sans encombre sauf qu’une crevaison au sommet d’une montagne en pleine nuit faillit nous envoyer dans un ravin quiavait déjà accueilli un certain nombre de victimes.Habité par la confiance que m’avait donnée la vieille dame, je dormis le reste du trajet. Je me réveillai dans la ville vinicole quittée la veille. Aussitôt jepris les renseignements sur la région où je devais me rendre. Cette fois, le trajet se faisait le jour.

Le bus démarra à 7 heures précises. Nous en avions pour 24h dans le meilleur des cas. À chaque arrêt,des femmes sortaient leurs casseroles de nourriture fumante. Sur les visages des enfants qui vendaient des sodas et des biscuits, je cherchais en vain le moindre indice d’une pigmentation africaine.

Les paysages montagneux défilaient lentement devant mes yeux. Par moments, le moteur du bus toussotait. Le jour se coucha, mais le voyage continua. Au milieu de la nuit, les premiers passagers débarquèrent, laissant la place aux nouveaux arrivants. Pour rompre la glace, certains voyageurs intrigués par mon silence depuis le départ me demandaient où j’allais. Je leur répondais simplement« Las Yungas ».

Au petit matin, nous avons atteint une grande ville située dans une cuvette. La neige recouvrait les sommets des montagnes qui l’encerclaient. Je crus un moment faire fausse route. Les Africains n’auraientpas fui le froid de la ville minière pour élire domiciledans ces terres enneigées. Le temps d’embarquer quelques passagers, nous avons continué notre route.Après la neige, ce fut le brouillard qui recouvrit les montagnes. Ensuite la pluie arrosa copieusement des cyclistes qui dévalaient notre route. Enfin le soleil surgit de nulle part pour dominer les montagnes àtravers lesquelles se faufilait la route.

Brusquement, je fus surpris par une piste quidonnait l’impression de se terminer dans le rocher
en face de nous. Mon voisin me murmura à l’oreille :c’est la route de la mort. Le chauffeur de notre busklaxonnait sans cesse pour avertir les conducteurs qui venaient dans le sens opposé. Manifestement
l’un de ceux-ci n’avait pas entendu son avertissement.Les deux bus étaient maintenant face à face avecl’impossibilité de se croiser. Qui allait reculer ?
Leurs palabres durèrent de longues minutes. Le détomba sur nous. Pris de panique, je demandai auchauffeur de me faire descendre avant qu’il n’effectuela manœuvre. Il me répondit sèchement qu’un
homme comme moi ne devait pas être si trouillard. Ceci déclencha l’hilarité des autres passagers qui eux étaient restés tranquillement assis sur leur siège.
Il recula jusqu’à l’endroit où les véhicules pouvaient se croiser. La seule fois où j’ouvris les yeux pendant
la manœuvre, je faillis m’évanouir. Je les refermaiaussitôt. Nous étions suspendus au dessus d’un précipice sans le moindre arbuste pour nous donner l’illusion d’amortir le choc en cas de chute.

Peu après midi, j’aperçus un panneau sur lequel un jeune noir vigoureux nous souhaitait la bienvenue dans sa ville, Coroico. À la descente du bus, je vis une vieille dame noire habillée en tenue traditionnelle

locale : un chapeau vissé sur la tête, un châle sur les épaules et une jupe à plis multicouche.
Je m’avançai vers elle comme si je retrouvais mapropre grand-mère. Elle me regarda d’un air étonné quand je lui expliquai d’où je venais et le but de mon voyage. Sous un ciel bleu intense et un soleil nu qui donnait des vertiges, elle me prit la main et m’invitaà l’accompagner dans sa famille. Avant d’entrer dans la cour de sa maison, elle me dit de sa petite voix tranchante : l’Afrique c’est loin pour nous, monfils. Je sentais qu’elle avait le cœur trop lourd pour évoquer ce continent. Elle me présenta son mari assis en patriarche sur une chaise. Il mâchouillait quelque chose dans sa joue gauche. D’un air grave, il écouta sans broncher mon récit jusqu’au bout.

Eh bien mon garçon, dit le vieil homme à la peau noire, merci d’être venu jusqu’ici. Nous avons passé notre vie à chercher les indices sur notre histoire dont nous portons l’empreinte sans y avoir accès.
En nous privant de notre terre, on n’a pas pu nous enlever notre esprit. Celui-ci a continué à donner vie à ce dont l’existence nous a privés, nos racines.Dans la nostalgie de nos origines, nous continuons à transmettre la culture africaine à nos enfants.

 

Je voyais une lueur sur son visage ridé et je sentais les larmes couler sur mes joues. La vieille dame quant à elle me regardait en silence.

Copyright : Joseph Ndwaniye (2013)

Graphisme : Françoise Hekkers – Direction Communication, Presse et Protocole Fédération Wallonie-Bruxelles

Editrice responsable : Martine Garsou – Service général des lettres et du livre Fédération Wallonie-Bruxelles
Bd Léopold II, 44- 1080 Bruxelles www.lettresetlivre.cfwb.be

Joseph Ndwaniye est né au Rwanda en 1962. Diplômé de l’École d’Assistants Médicaux de Kigali,
il a travaillé dans différents hôpitaux de son pays.
Il vit en Belgique depuis 1986 où il a obtenu les diplômes d’Assistant de Laboratoire, de Bachelier en Soins Infirmiers et de Master en Gestion Hospitalière. Il travaille actuellement, au sein des Cliniques Universitaires Saint-Luc de Bruxelles, dans un service pour patients traités par la greffe de moelle osseuse et de cellules souches. Son premier roman La promesse faite à ma soeur publié aux Impressions Nouvelles en 2007 a été finaliste du Prix des Cinq Continents de la Francophonie. En 2012 son deuxième roman Le muzungu mangeur d’hommes a été publié chez ADEN. Il travaille actuellement sur son troisième roman.

11:32 Écrit par Joseph NDWANIYE | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Merci Anne-Marie Pirard d'avoir parlé du Muzungu mangeur d'hommes dans le magazine "En marche"

 

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Dans les livres (3 octobre 2013)

“On n’invente pas, on se retrouve”

Quatre auteurs belges nous font voyager ici et ailleurs, font de nous, leurs lecteurs, les témoins de rencontres humaines et littéraires, nous proposent d’explorer le monde proche, le monde lointain et le monde enfoui au plus profond de nous-mêmes.

Un couple, un jour, achète une maison en vente publique. Rue de la Luzerne 20, à Schaerbeek. “La belle maison”, dira leur petit garçon. “Pas n’importe quelle maison…”, a précisé le notaire. Il s’agit en effet de la maison qu’ont habitée, des années durant, l’écrivain Louis Scutenaire et sa compagne de toute une vie, sa femme, Irène Hamoir.

C’est avec émotion que Pascale Toussaint, professeure de français, passionnée de littérature belge et fervente admiratrice de l’écrivain, découvre et prend possession de ces lieux. Elle décrit les pièces et leur disposition, les murs criblés de trous des clous où étaient suspendues les œuvres de Magritte, grand ami du couple…

C’est dans cette maison où Scutenaire a écrit et peint que l’auteure rédige J’habite la maison du Louis Scutenaire, empruntant aux ‘inscriptions’ de son prédécesseur les titres des chapitres. Ceux-ci font alterner les évocations de la vie du célèbre couple et celles de la famille qui occupe les lieux aujourd’hui. Cela donne un livre original, ni essai, ni roman –même si c’est ainsi que l’éditeur le présente – et peu académique, ce qu’aurait apprécié l’auteur surréaliste. “On n’invente peut-être pas, on retrouve. L’inspiration, c’est peut-être la mémoire”, avait écrit Scutenaire. Pascale Toussaint a placé cette phrase en exergue de ce premier livre et cela en définit bien la démarche et le ton.

C’est également une évocation, plus classique, que propose La forêt d’Apollinaire de Christian Libens. Le romancier s’inspire du séjour qu’Apollinaire a fait à Stavelot en juillet 1899. A l’époque, il n’est encore que Wilhem Apollinaris de Kostrowictzky et ignore qu’il deviendra un immense poète et que la guerre le brisera. Au fil des chapitres, Christian Libens alterne lui aussi les époques. Il prête sa plume à Pierre, jeune instituteur en 1899, devenu un vieil homme à l’automne 1969 et qui se remémore sa rencontre avec Wilhem et son frère, leur amitié et le premier amour du poète avec Maria Dubois. Si Pierre est un personnage de fiction, si l’auteur met son grain de sel dans les dialogues et situations, tous les faits relatés sont bien documentés. Et le tout donne une jolie promenade dans le passé, dans une région magnifique, et rend leur place aux vibrantes amours de l’auteur des Calligrammes.

Il pleut beaucoup sur les trottoirs de Bruxelles où Michel Lambert saisit quelques instants de vie. Il fait gris dans les rues de Paris, dans le port d’Anvers ou à Moscou où il campe des moments d’existence. Dans le dernier de ses ouvrages, Le métier de la neige, l’écrivain est revenu à la nouvelle, une forme qui lui est chère et qu’il maîtrise avec brio. Dans la nouvelle qui donne son nom au livre, il écrit ces mots superbes : “(…) il avait le sentiment (…) de tomber à son tour. Une chute vertigineuse. Quand la neige tombait, ce n’était pas du tout la même chose, surtout la nuit, c’était comme si le ciel vous envoyait des millions, des milliards de petites lumières en signe d’allégresse, pour vous chuchoter que la vie était magique, qu’elle valait qu’on fit des bonds de joie, que tout était dans le mouvement, dans le tourbillon des peines oubliées”.

Mais, de nouvelle en nouvelle, ce sont des moments de brisure, de chute que l’auteur évoque et, de portrait en portrait, les hommes et les femmes dont il capte quelques bribes d’existence portent leur cœur en bandoulière plutôt qu’ils ne dansent de joie… L’auteur excelle à dessiner des vies zébrées de petites fêlures. Le métier de la neige s’inscrit dans cette veine.

Le muzungu mangeur d’hommes, quant à lui, emmène les lecteurs au cœur de l’Afrique sur les traces de Lies et Arno, venus des Pays-Bas. Elle est médecin et va diriger un hôpital. Il a accepté de l’accompagner. Sur place, l’Afrique va s’imposer à eux de manière bien différente. Chacun va suivre son chemin, l’une en Europe, l’autre – le muzungu, le blanc – près du grand lac Kivu. Mais la vie et l’Afrique les réuniront à nouveau.

Né au Rwanda, l’auteur vit à Bruxelles depuis une vingtaine d’années. Son livre est porteur de sa connaissance intime de deux cultures si différentes et si riches qui ont tout à gagner de leur (re)connaissance mutuelle au-delà des rumeurs – le mangeur d’hommes – et des préjugés.

// ANNE-MARIE PIRARD

>> Pascale Toussaint, “J’habite la maison de Louis Scutenaire“ • éditions Weyrich, 2013 • 180 p. • 14 EUR.

>> Christian Libens, “La forêt d’Apollinaire“ • éditions Weyrich • 2013 • 184 p. • 14 EUR.

>> Michel Lambert, “Le métier de la neige“ • éditions Pierre-Guillaume de Roux • 2013 • 190 p. • 14,90 EUR.

>> Joseph Ndwaniye, “Le Muzungu mangeur d’hommes“ • éditions Aden • 2012 • 143 p. • 14 EUR.


11:18 Écrit par Joseph NDWANIYE | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |